C’est bien le cœur qui parle pour raison, mais entendons-nous bien : la raison n’accède qu’à peu des volontés du cœur.
C’est ainsi que je vois, que je ressens, car il est un intérieur à mes émotions, comme si chaque larme ou sourire avaient pour fleuve à se laver mes veines palpitantes. C’est ainsi que je
comprends, de par ce regard extérieur, chaque jour plus âgé, meurtri, mais pas seulement, accomplit, soumis à des épreuves dont, d’ailleurs, je ne suis pas le seul « esclave ». Car
d’enchaînement, il s’agit bien, l’éternel privation de liberté que seul nous inspire et nous confère l’œil aiguisé d’autrui. Je n’ai jamais su exister que sous cet angle là, au travers des ces
avis là, cela fait de moi un égocentrique, mais hélas, un triste soldat qui irait au combat sans autres armes que le bouclier qu’on voudra bien lui prêter. Je ne suis rien, sans être pour
ceux-là, et je suis encore moins quand je n’accède plus à l’essentiel qui ne se résume jamais à des précisions théoriques.
J’ai mal, c’est à n’en point douter. Si mal… J’ai beaucoup écrit les mots du désamour, j’avoue découvrir le mal du mot qui
s’empêtre dans l’amour qui s’empêche et se restreint.
Je t’aime. De ce constat, le plus beau, n’est-il pas vrai, le plus abouti, ne dit-on pas, je n’ai pas la
moindre opportunité, pas la plus petite perspective. On me parlera d’espoir, mais le traître est un brocanteur de pages de romans déchirés, des épopées qui commencent à un siècle et s’achève sur
deux ou trois autres plus tard. Nos amours ne sont que les lambeaux des pages déjà écrites et lues, nos amours n’ont d’original que nos singularités bien distinctes, mais qui sommes-nous donc, le
saurons-nous un jour, franchement, faudrait-il absolument le savoir… A ces questions, je me laisse gagner par la fatalité, ta fidèle, ton alliée, et ta défense première.
Nous venons de partager quelques jours, loin de nous, loin de nos univers autrefois communs et rompus depuis peu. Nous
venons de nous retrouver pour quelques promenades, quelques errances et des tirades extraites de nos viscères, avec plus ou moins de vérité, sinon de complaisance.
Tu ne t’es pas débattu devant mes baisers, tu ne m’en as rendu qu’un, toi-même sujet aux cautions du cœur et de la raison.
Et ce que j’aimais là, dans cette scène, c’est que tu souffrais à vouloir à tout prix te départir. Je ne comprendrais jamais. Tu as dormi, je t’ai caressé les cheveux pour que ce la quiétude
justement t’emporte, et tu ne sais certainement pas que ma nuit fut semée de quelques réveils brusques, à t’entendre respirer fort, à tes genoux s’étirant sous les draps rêches, à ton souffle,
celui de l’enfant qui a bien trop vécu sa vie d’homme.
Tu m’as toujours appelé « bébé » et, parfois encore, tu prononçais ces mots là, je me reconnaissais évidemment,
mais ils m’interpellaient. Tu fuyais mon regard et, parfois te posais sur mes yeux, mes gestes ou façons, j’ai vu, je n’ai rien dit. Et puis, tu as eu ces distances à imposer, les règles de la
raison, toujours, souvent en tout cas, contrecarrées pas tes envies profondes. Et je devinais, comme aux derniers mois de notre vie commune, par intuition, déduction et, finalement, naturel, que
tu m’aimes. A ceci, je te disais « j’ai vu que tu m’aimais, et je ne comprends pas le paradoxe entre ce sentiment et tes attitudes inverses ». Tu me caressais la joue pour balayer
l’explication de trop, l’espoir inutile.
Nous sommes deux énigmes l’un pour l’autre, j’ai retenu ce terme. Même si tu crois en la fluidité de tes positions, ton goût
pour le secret, ton naturel pudique et tes instincts de protection, tu faillis parfois à ces pendants bien trop cultivés pour retrouvés l’inné de la vérité pure et donc, de ton amour, de ta
tristesse aussi, de ta colère sûrement, mais de ton désarroi surtout.
Ô certes, tu n’es pas à l’agonie, comme tu me l’as indiqué « je t’ai fait souffrir », mais non, « je ne t’ai
pas beaucoup fait souffrir ». Ces petites phrases qui résument tant ton aisance naturelle à me blesser d’une certaine indifférence. Il faudra toujours que je n’existe pas, ou moins,
et que jamais tu ne fissures le métal de ta grande armure. Je ne crois pas que tu me veuilles du mal. Non. Je pense désormais qu’il te faut m’atteindre là où tu as décelé mes points faibles,
m’atteindre pour me raisonner, me limiter, me tempérer. Et cela, nous le savons bien, ne peut que contourner les remparts plus ou moins solides de mon ego.
Mais à ne plus me faire exister, à flouer les indications, à ne plus m’octroyer de statut défini, j’ai aujourd’hui le mal du
cœur qui vient assaillir celui de la raison. J’ai aujourd’hui la passion des infinis champs du possible qui s’est éventrée des doutes de la cruelle vérité, si tant est qu’elle est la
vérité.
A de multiples reprises, j’aurais voulu ce courage pour nous détruire mieux que je ne l’ai fait, aspirer jusqu’à la moindre
poussière affective d’un plancher ras de nous. Mais je n’en ai pas la force, pas la volonté, pas l’envie, et pas le sang. On l’évoque souvent en imagerie, en poésie, mais voilà que mon sang, ma
chair, mon corps, tout ce que je suis s’emballent aujourd’hui, et encore plus pour toi (parce que décuplés par l’absence j’en ai conscience). Mais je hais ces sensations d’ivresse et de plaisir
qui gagnent mon épiderme lorsque je te frôle. C’est la peau alors qui ressent et éprouve. L’envie de te toucher, cette sensation de faim vorace et sensuelle, cette impression d’appétit charnel et
doucereux. Je ne maîtrise plus rien alors, je suis libre, c’est un corps qui s’exprime, et la retenue que je puise néanmoins je ne sais où est un supplice hargneux. Mais je
peux être dévoré par le désir, je ne le cacherai pas, tu es beau, mon beau, celui que je serai le seul à voir sous cet air là, cet esthétique là, cette beauté.
Quand je doute le plus, que je pleure à m’en déchirer de cris sourds le fond d’une gorge bouchée de sanglots, c’est que je
t’imagine justement à mêler ton corps à celui d’un, de plusieurs autres. Curieusement, je ne crains pas les sentiments que tu pourrais un jour, éventuellement, dédiés à un autre que moi, non,
cela me paraît certainement trop improbable, trop impossible. Alors ce qui m’effraie véritablement c’est la chair qui se donne gratuitement, ou pour les délices de plaisirs fugaces, les libidos
endiablées par les pulsions. J’ai l’horreur et la souffrance de cet imaginaire là, celui où tu me diras, où je saurai que d’autres doigts se sont perdus sur ton corps tendu.
Et pourtant, à t’aimer si fort, j’attends, sans le moindre doute, un bonheur pour toi, une nouvelle envergure, d’autres
alternatives, que je ne sois plus, et qu’une exclusivité me destitue à jamais. Oui, je le souhaite comme j’en ai peur, mais t’aimer c’est aussi vouloir le mieux, non pas pour un
« nous » hypothétique », mais pour un « toi » épanoui. Drôle et difficile paradoxe que celui du bien que l’on souhaite à l’être essentiel quand pourtant ce bien là
pourrait nous achever à jamais.
J’aurai peut-être préféré ne pas connaître ta vie d’avant moi, ceux qui ont pu la traverser, les évènements, mêmes anodins
qui ont pu la jalonner, car chaque jour, je pense aux lieux virtuels où je mourrai de te retrouver, je crains des villes, Bordeaux, j’ai peur de prénoms, F. ou P….
J’écris, dans ce train qui me conduit encore une fois où je ne suis pas chez moi. J’écris, j’avais décidé de tout dire. Mais
tout, c’est nous, et forcément résiste de l’impalpable et de l’indiscutable de tout cela. Me lis-tu et comment me lis-tu ? J’aimerai recevoir ton visage, tes réactions lorsque j’exprime tout
cela, puisque je sais si mal le faire de vive voix.
A cette époque là où nous nous sommes justement rencontrés, et que nous nous engagions dans ce qui deviendra une belle
affection, pour ne pas dire amitié, tu savais de moi mon impulsivité, mais aussi, et tu m’enviais alors, mes facultés à prêter, pire, à offrir, à l’amour, tout, jusqu’à la moindre miette. Ainsi,
tu vivais mes confidences sur cet amour qui s’envolait à l’autre bout du monde, tu restais « admiratif » de mes décisions, et tu l’as dit, tu m’enviais.
Ce sont ces écrans virtuels, nos conversations ou nos écrits dans l’ombre de l’un et de l’autre qui ont peu à peu fortifié
une attirance. Tu vivais seul, tu prétendais aimer le charme de la solitude de l’indépendance qui ne te privait pas de plaisirs soudains, mais l’amour selon toi, oui, l’amour ne serait plus
jamais qu’une « cerise sur le gâteau ». Et puis, tu es venu jusqu’à moi, concrétisant, affirmant d’autant plus mon attirance. Je rencontrais non seulement un homme charmant, mais, et je
l’ai perçu dès le départ, un homme qui, intellectuellement, m’embarquait dans les travers de sa personnalité.
La folie amoureuse que j’avais eue pour cet homme là, je la vivais désormais pour toi, immédiate et spontanée. Alors, on
pourra bien dire que tous ces termes employés ne se résument qu’au mot « passion », certes, mais, très tôt, tu m’as interdit les élans de trop, les élans floués ou désordonnés, tu m’as
appris une discipline amoureuse, un respect, une certaine lenteur à la découverte. Et « lenteur » n’est pas le terme exact, il faudrait dire que tu n’auras jamais voulu bousculé le
temps. Cela ne s’est pas fait sans mal. J’ai reculé deux fois, partant lâchement, te quittant alors même que rien n’était réellement construit, le premier mois et deux ruptures, tu ne les
oublieras jamais, pourtant quand je les revisite dans ma mémoire, il ne s’agissait que de peur, que d’un changement brutal entre une vie et une autre, lui et toi, les opposés parfaits. Je
n’arrive qu’à me reprocher la lâcheté des ces actes, mais pas leur « valeur », les hésitations et les craintes furent, de mon point de vue logiques, elles ont assuré mes sentiments, les
ont rendus plus affirmatifs.
Et je suis revenu, un jour comme un autre, tu m’as enlacé, si fort, si passionnément, tu ne voulais pas me perdre, tu
acceptais les mille pardons que je t’avais déclamés, et nous nous engagions dans une vie de couple assumée.
Sept mois, c’est environ le temps qu’il m’aura fallu pour m’adapter à cette nouvelle vie, à t’adopter, comprendre uns à uns
tous ces codes de toi, ces habitudes à ne pas défaire, la place à trouver. J’ai manqué de tendresse, tu étais foncièrement indépendant, libre. J’ai adopté des comportements, du plus ridicule au
plus sincère, pour atteindre le plus profond en toi, et lentement, je parvenais à trouver un nid que tu m’avais préparé, un nid qu’il fallait néanmoins consolider à deux.
Et puis, la santé, le travail, l’argent, la vie quoi, les considérations qui gesticulent autour de l’amour, le malmènent ou
l’empestent d’humeurs souvent inadaptées. Il y eut un évènement dont nous n’avons pas mesuré l’ampleur. Un triste sort qui, toi, te faisait réaliser ma souffrance physique, et qui, moi, me
terrorisait devant ta distance et ton manque d’émotions. Quand je suis sorti de l’hôpital, quasi nu ce jour là, puisqu’évidemment il s’agit de santé, j’ai compris que tu étais excédé, que tu ne
comprenais pas ma douleur, et que, peut-être tu le comprendrais, et donc ne la soutiendrais jamais. Alors oui, j’ai dit des mots horribles, j’ai vociféré toute cette peine qui déchirait ce
dimanche de malheur. Je ne me reproche rien mon amour, il ne s’agissait pas de rupture, il ne s’agissait encore moins de haine, mais juste de désespoir, et cela tu aurais pu l’entendre.
J’ai vécu les jours suivants dans cette tristesse latente, réaliser que tu ne serais pas là pour moi devant la maladie m’a
condamné, presque anéanti, toi, oui toi qui chaque jour durant connait le mal, la dégradation du corps, les méfaits de la maladie. C’était justement là notre incompréhension, tu avais agit avec
la distance peut-être trop retenue du « professionnel », et j’attendais l’appui d’un amour. Il fallut un certain temps pour le comprendre, deux mois, les deux derniers mois de notre vie
en commun.
J’avais engagé des actes pour partir, te quitter, si choqué que j’étais par cet épisode là, et je suis me suis engouffré
dans un système hiérarchique et bureaucratique, celui de ma profession, qui bientôt allait me séparer de toi, malgré mes recours, mon acharnement à dire « non, je me suis trompé, effacez ma
demande, laissez moi avec lui ».
Car deux mois justement ont passé, deux mois où, dans ce nouvel appartement, j’avais une place, tellement de place,
j’acceptais maintenant ton besoin au silence, je le respectais, et même si je commettais encore quelques erreurs, je peux dire que ces deux mois ont fabriqué notre amour plus que les 7
précédents. Notre saint-Valentin, nos petits projets de rien, nos deux pépères, et notre animalerie… Nos corps qui s’épousaient de mieux en mieux, tu le sais, tu es, tu auras été mon meilleur
amant. Et nos rires, tes façons de plus en plus venir à moi, pour m’enlacer, me toucher et juste me regarder d’un « je t’aime ». Deux mois, où cette vie prenait la forme que j’avais
tant attendue, deux mois où tout se brisait derrière nous sans que je ne puisse rien faire contre cela.
Tu n’as jamais su que le jour où l’on m’a appris ma mutation, où l’on m’a dit « ça y est, tu pars, tu dois
partir », j’ai passé la journée à l’hôpital et non au travail. J’ai hurlé d’abord, pleuré tellement, et mon corps a vacillé une fois de plus, sous les spasmes, les convulsions de la rage.
Dans une semaine, je devais partir, déguerpir, t’annoncer tout cela, et te quitter, oui, te quitter vraiment.
Il ne s’agit pas d’impulsivité comme tu le résumeras par la suite, juste d’incompréhension, de manque de dialogues, juste de
ma faute, de mes fautes répétées, et je vis avec la culpabilité du moi sans toi depuis ce samedi là où, je voyais s’éloigner ton appartement, notre appartement, à jamais. Et pourtant, je ne
savais pas encore que le mot « jamais » serait le plus adéquat, j’ai entendu que tu n’acceptais pas cette fatalité là, tu as entendu que je partais pour toujours,
nous avons entendu ce que nous voulions alors, si salis l’un et l’autre par l’amertume d’une rupture insensée.
Alors voilà, les jours passent, un mois maintenant, et lorsque je te demande si tout est vraiment, définitivement fini, tu
réponds que tu « penses » que oui. Je devrais alors abandonner le combat, mais il n’existe pas de laveries automatiques pour les cœurs enracinés et peints à la couleur d’un seul et
unique amour. Je n’ai pas voulu, je ne le souhaite toujours pas, me nettoyer de toi.
Quoi faire alors ? L’argent vient maquiller ma volonté, le travail m’emprisonne, et j’en reviens à ce cœur qui raisonne
et cette raison qui éprouve, lequel choisir… Démissionner pour toi, te revenir, je suis le seul à pouvoir engager cette rupture d’avec moi-même, mais sans certitudes de ta part, sans un minimum
de détails qui confirmerait tes propres envies à me vouloir à nouveau dans ta vie.
Je réfléchis, je suis calme. Partir et tout quitter encore, pour toi, nous savons bien que j’en suis capable. Et je ne
souhaite plus, non vraiment plus, me dire que parce que je suis atteint d’un mal qui, un jour dégénèrera, alors je dois forcément, là de suite, rester ancré dans une vie sociale sécurisée. C’est
l’instant, le jour que je dois vivre, pas demain et ses perspectives hypothétiques. Il ne s’agit donc plus de ces considérations là. Mais ai-je le droit de le faire, de démissionner, de m’engager
dans un futur immédiat plus qu’incertain, traînant par ailleurs un passé qui, d’un pur point de vue matériel gâche le quotidien, ai-je le droit de t’imposer cela. Je ne serai rien, et si je n’ai
pas pris cette décision de rester, tu vois, c’est pour ne pas t’imposer cette image de moi, du rien. Je ne veux pas que tu m’entretiennes, on l’a déjà fait pour moi et je n’ai que peu aimé ces
hommes qui se sont dévoués avec une certaine hypocrisie.
Je ne t’ai pas quitté. Je reste convaincu que la porte est ouverte, alors que tu prétends, toujours timidement l’avoir
close. Mais que dois-je faire ? Le temps, laisser le temps ? Gagnerons-nous en confiance ou justement celle-ci nous perdra-t-elle. Tu as dit que l’on ne quittait pas les gens qu’on
aime, je t’ai répondu, on se bat pour retenir les gens que l’on aime. Mais il ne s’agit pas là de combat, ou de guerre. Nous nous sommes alités sur un lit doux et honnête, non, il n’est pas de
guerre à mener, juste de volontés partagées.
Je peux, que ce soit avec cet idiot de coq, ou cet autre de trente ans mon aîné, je peux me rétablir matériellement, je me
moque de donner mon corps, j’ai la force nécessaire pour être absent de leurs vies dans l’objectif de celle avec toi que je pourrais sauver. Je ne peux pas te demander cette vie avec toi où, sans
travail, ni ressources, je perdrais sûrement la sensation d’être ton « égal ». Un autre peut-il donc le faire pour toi, pour nous, et l’accepteras-tu ?
C’est le choix que je dois faire. Je n’ai que 9 jours, 9 jours pour rassembler les fonds nécessaires et décider de ma
prochaine destination. Aide-moi. Je t’en prie, aide-moi.
Dis-moi, pour une fois, dis-moi.
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